NOUVELLES  Photo: Marcel Fermé

Des bruits de révolte

Tu sais que grand-père possédait autrefois une vieille automobile. L'un des premiers modèles importés dans le sud. Toi qui n'as jamais imaginé grand-père derrière un volant, ça te surprendra sûrement.

Des bruits de révolte couraient et j'étais encore une enfant. Les papas avaient rassemblé dans le pays toute une flottille de véhicules. Le moindre engin à moteur était réquisitionné. On y avait entassé les plus précieuses richesses. Les autres biens furent cachés dans les doubles planchers des pavillons de chasse, au flanc des collines. Nous étions assises sur la véranda, mes sœurs dans leurs longues robes blanches sur les marches de teck, et moi par dessus la grosse malle en bois clouté de grand-mère. Cette fameuse malle où grand-mère cachait ses peaux de renard. L'été précédent, ton grand-oncle nous avait entraînées au sous-sol et là, dans l'odeur de cave, de boules à mites et d'étoffes précieuses, nous avions pu fouiller dans tous les prétendus coffres à trésor de nos grands-parents.

Le soir tombait. Déjà le soleil était masqué par les collines. Un ronflement de moteur se fit entendre dans l'allée bordée d'eucalyptus qui menait à la grand-route. Maman sortit sur la véranda en compagnie de grand-mère. Les grandes personnes et les domestiques parlaient peu. Les serviteurs s'affairaient pendant que les messieurs contrôlaient et que les dames agitaient leurs éventails. Malgré tous ces gestes de routine, on sentait qu'il se passait quelque chose d'important. Maman nous fit lever et le jardinier descendit la malle dans la cour tandis que l'automobile de papa se rangeait le long du perron.

- Toi tu partiras avec grand-père.

Maman me regarda fixement après ces paroles, comme pour mieux graver mon visage dans sa mémoire. Et toute la compagnie de s'installer à bord, me laissant seule sur l'escalier.

Dès que grand-père eut rejoint la villa avec son vieux tacot, la machine de papa prit la route. Je la regardai s'éloigner, un peu étonnée mais pas inquiète, maman et grand-mère sur la banquette arrière qui retenaient leurs chapeaux de printemps, et mes deux sœurs assises près de papa.

À peine débarqué, grand-père s'avança vers moi de son habituel pas étudié et me sourit affectueusement.

- Tu es prête Lucienne? En voiture!

Il me fit asseoir sur le siège avant et aida le jardinier à mettre en place les dernières valises, derrière mon dossier. Pendant que le jardinier s'installait dans l'espace encore libre, grand-père disparaissait derrière la véranda. Peu après il était de retour avec quelques branches de bougainvillier nouvellement fleuri et s'installait au volant.

« Bayali vient avec nous », me confia-t-il en tendant le sécateur à ce dernier, toujours immobile entre deux valises. Grand-père mit le contact. Le moteur partit aussitôt. Satisfait, il se retourna vers moi en quittant son air sérieux et me tendit le rameau de bougainvillier:

« Ainsi, affirma-t- il, nous emporterons un peu de la villa Candida avec nous. » Quand nous fûmes sur la grand-route, la nuit était déjà noire.

Les immenses figuiers à caoutchouc qui bordaient la route nous séparaient d'une vaste forêt claire. La pleine lune illuminait la moitié gauche de la chaussée rectiligne, et nous restions dans l'ombre. Nous débordions souvent pour doubler quelque charrette ou quelque famille de fuyards à pieds accompagnée d'un ou deux buffles. Au reste nous ne risquions pas de croiser la moindre automobile venant en sens inverse.

- Grand-père, pourquoi est-ce que les gens s'enfuient-ils ainsi tous ensemble? demandai-je.

- Eh bien ma chère Lucienne, des bruits de révolte courent au fond du pays, et les gens vont se mettre en sécurité à la ville.

- Que va-t-il arriver à la maison, maintenant qu'elle est abandonnée? Vont-ils la brûler?

- Je ne crois pas Lucienne, je ne pense pas que les rebelles se rendent jusqu'ici.

- Pourquoi partir alors?

- Par mesure de sécurité. Et puis nous rejoindrons tes cousins en ville. Vous camperez tous dans le salon et vous vous coucherez tard.

Il se tourna vers moi, pour me sourire.

Nous roulions en silence. La fatigue commençait à nous envahir. Les paquets de réfugiés se faisaient plus considérables, comme si le danger devenait de plus en plus imminent. Quant à moi, j'avais dû continuer à cogiter tout en somnolant.

- Grand-père?

- Oui Lucienne.

Le jardiner sursauta, en arrière.

- Que viennent faire les rebelles au pays, grand-père, tuer des gens?

- Non ma fille, les gens seront tous partis quand les rebelles arriveront... s'ils se rendent jusqu'ici.

la route semblait bloquée en avant. Grand-père ralentit. L'exode prenait des allures plus dramatiques. Les ombres des frondaisons dansaient sur la chaussée envahie par les pieds, les roues, les sabots en fuite.

- Grand-père, as-tu peur?

Grand-père n'osa pas détourner son regard de la voie pour le moment. Il se contenta de presser mon genou entre ses doigts. Grand-père était un grand bonhomme pour l'époque, les cheveux lisses, coiffés à la raie, comme un jeune homme, une grosse moustache blanche qui lui remontait de chaque bord du nez.

- Oh non. Je n'ai jamais peur... Lorsque la situation est difficile, il faut se donner du courage.

Après avoir doublé ce qui n'était finalement qu'un attroupement autour d'une charrette défectueuse, grand-père jeta un regard furtif vers le jardinier, derrière lui. Ce dernier reprit aussitôt son attitude somnolente.

- Vois-tu ma fille, il m'est déjà arrivé de me trouver dans des situations difficiles, et le sang-froid m'a toujours sauvé. Rappelle-le toi. Tu ne dois jamais être téméraire, mais en toute occasion il te faut garder la tête froide.

Je me souviens qu'à l'époque aussi, tous les discours d'adultes étaient remplis de sentences.

Grand-père resta silencieux quelques instants, comme s'il sélectionnait une de ses aventures. Quand la voie se fit plus dégagée, il reprit:

- Je m'étais égaré, un jour que j'étais parti à la chasse. La nuit était bien avancée lorsque je rejoignis enfin le chemin qui mène à l'arrière de la villa... Oh, en ce temps là ce n'était qu'un obscur sentier forestier... C'était l'heure ou le tigre aime à s'approcher des villages. Je l'avais entendu rugir un peu plus tôt et je le sentais alors, qui m'épiait, silencieux, tapi dans le fourré, rassemblant son courage pour bondir soudainement sur nous.

Photo: Marcel Fermé

Car j'avais avec moi un compagnon qui marchait bravement. Quoique il fit tout pour le cacher, je sentais qu'il partageait mon inquiétude. Bien sûr, nos fusils étaient chargés, mais ils nous seraient d'un piètre secours si le tigre nous attaquait par surprise. Nous approchions de la rivière, et alors la route serait dégagée jusqu'à la maison. Le sentier faisait là un petit crochet autour d'une rocaille envahie par les mangoustaniers, avant de redescendre tout droit vers la berge. Soudain j'aperçus le faisceau des yeux du tigre, l'espace d'un éclair. Nous marchions d'un bon pas sans pourtant nous presser, en prenant garde de dévoiler nos craintes. J'entamai alors une chanson d'un voix gaillarde: "le temps des lilas", un air à la mode de l'époque.

Grand-père sourit, en penchant la tête.

- Mon compagnon, d'abord ébahi, se joignit à moi et nos voix tonitruantes se firent entendre jusqu'à la maison. Nous passâmes autour du bosquet. Vide! Et devant nous, la surface paisible de la rivière blanchie par l'aurore. Nous étions arrivés à bon port.

Cette fois grand-père éclata de rire. le jardinier aussi. Je n'avais plus peur.

- Et moi, avoua grand-père, j'ai bel et bien failli la connaître, la peur, cette fois-là.

- Quel était votre compagnon de chasse, grand-père? Est-ce que je le connais?

- Certainement... Mais... un instant Lucienne!

Grand-Père étendit son bras en travers de ma poitrine, comme pour me protéger d'un coup de frein soudain, puis il tendit la main vers l'avant:

- Regarde Lucienne! Cette masse claire dans la nuit! C'est la surface du fleuve. Nous sommes sauvés Lucienne!

Je me redressai pour mieux voir. Nous avions rejoint d'autres véhicules à moteur, notre voiture ralentit, quelques policiers habillés à l'européenne nous saluèrent depuis le bord de la route.

- Ce compagnon de chasse, grand-père?...

- Eh bien il est derrière moi parbleu, c'est Bayali, notre jardinier.

Je me retournai: Bayali avait disparu.

- Sacrebleu! s'écria grand-père, c'est pourtant vrai!

Il ne parut pas s'en formaliser plus avant, et tandis que nous traversions le pont, grand-père me fit quelques recommandations sur mon installation chez mes cousins.

- Et quand tu arriveras à l'appartement, Lucienne, tu iras tremper tes branches de bougainvillier dans un pot à eau. Qui sait, ce sera peut-être le départ d'un nouveau plant... Nous les avions mis en terre, là-bas, ta grand-mère et moi, peu avant ta naissance.

Renaud Bouret - 1979