POÈMES  Photo: Renaud Bouret

La pluie d'Olduvai

La pluie,
Une pluie patiente du printemps
Qui reverdit tout,
Les troncs, les murs et même l'asphalte.
Cette jeune fille quittant l'autobus de l'après-midi,
Guettant avec anxiété le moment propice pour traverser l'avenue,
Tout en avançant à pas pressés sur le trottoir.
La voilà qui court à présent,
Légère et mince dans sa robe blanche.
La chaussée est franchie.
Elle se retrouve enfin dans son quartier, plus confiante que jamais.
Sa veste de laine côtelée, d'une couleur à la mode,
Est fouettée par le vent mouillé.
De temps en temps la jeune fille lance un bras en l'air
Pour réenfiler une manche qui se sauve.

Les habitudes d'une vie déjà vieille.
Une façon de courir
Gracieuse mais un peu gênée.
Les enjambées sont courtes dans cette fuite.

La fuite,
La fuite qui enfièvre le chasseur depuis la nuit des temps,
L'homme, le policier, le chien, le félin,
La fuite qui inquiète le simple badaud.

Les trottoirs et les pavés disparaissent,
Les clôtures explosent,
Les haies débordent sur le goudron envahi par l'herbe rase.
Le sol se gondole,
Façonnant des sentiers légèrement ondulés,
Des chemins presque droits, millénaires,
Les routes du gibier, des migrations, la vallée d'Olduvai.
La jeune fille, toujours rose et fraîche, a perdu son manteau,
Ses pieds nus martèlent le sol,
Ses jambes se croisent et se décroisent en rythme,
Sa poitrine palpite.

Je la vois s'éloigner dans la plaine,
De plus en plus belle,
De plus en plus désirable,
Si sûre d'elle-même,
Déjà hors de portée,
Et pourtant mon intérêt ne fait que croître.
Il me semble qu'un raccourci mystérieux, connu de moi seul,
Me conduira avant elle sur le plateau
Où elle me surprendra au détour d'un gros rocher
Fêlé par les nuits des innombrables hivers passés à la belle étoile.
Elle viendra à ma rencontre
Et, sans bouger, je la regarderai approcher.

Renaud Bouret - 1993